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Elles sont des héroïnes ces femmes qui font de leur corps une arme de combat

Lisez ce texte de Nourredine Saadi en hommage au geste de l'Egyptienne Aliaa Magda el-Mahdi qui a marqué plus d'une mémoire. (Texte paru dans l'ouvrage collectif "Histoires minuscules des révolutions arabes", éditions du Chèvre-feuille étoilé, mars 2012.) Nue dans vos yeux: « Ton visage est noble : il a la vérité des yeux dans lesquels tu saisis le monde. Mais tes parties velues, sous ta robe, n'ont pas moins de vérité que ta bouche. (Georges Bataille, "l’Alléluia")." Oui, je suis nue et je vous choque. Vous me regardez, lubriques ou réprobateurs, stupéfaits ou outrés, car je ne suis pas une image venue d’Occident sur du papier glacé de vos revues maculées de sperme, cachées sous vos couches, mais je suis de vous, je viens de vous, de la chair de notre terre, de cette terre assoiffée et qui crie au-delà des lèvres du Nil. Je vous regarde en silence, droit dans les yeux, je vous toise dans l’objectif de la photographie, et c’est vous qui avez honte, déjà je le sais, vous allez me haïr ou me désirer, peut-être en même temps car je vous vois fixer mes aréoles de feu, mes seins gonflés de vie, mon sexe hirsute qui vous menace, et vous ne pouvez détourner les yeux. Vous dirais-je que je n’ai pas voulu m’épiler afin de vous le montrer ainsi, naturel, réel comme mon histoire, qui est au fond la vôtre.
Je suis née nue, avec un vagin, de grandes lèvres, de petites lèvres intérieures, un clitoris que vous auriez aimé m’enlever, m’ablater, m’exciser à dix ans ( j’en garde avec effroi le vide, la béance, la cicatrice suintante du trauma que vous m’auriez causé) ; vous auriez voulu ainsi m’interdire à jamais le plaisir, mais voyez comme je jouis, là dans vos yeux, de ce plaisir irrépressible, sauvage, que vous tentez vainement de refouler par des invocations de Dieu ou des abjurations à Iblis, mais au fond vous savez que vous vous mentez car je suis la vérité, votre vérité refoulée, que je fais partie de vous sans jamais vous appartenir, fille de cet étrange et douloureux pays de nous-mêmes, ce nous dans lequel je ne me suis jamais reconnue avant de m’être ainsi dénudée devant des milliers d’entre vous pour vous narguer, pour vous rappeler que vos ancêtres, vos grands-mères, vos mères, vos épouses, vos filles, sont nées nues, avec un vagin, des petites lèvres, de grandes lèvres et un clitoris que la nature a créés pour le plaisir et que vous voulez leur enlever par peur de leur jouissance.
Vous criez « Liberté » sur cette place Tahrir, vous voulez chasser les nouveaux pharaons, le dictateur, le taghout, mais vous avez peur de vos femmes, des épouses que vous engrossez, des poupyates que vous enfermez, des charmoutates que vous labourez, des qahbates que vous méprisez, des bonnes que vous cognez, des maîtresses que vous achetez, de vos mères castratrices, peur pour l’hymen de vos filles, peur du qu’en- dira-t’on, peur de vos ombres, peur de vos peurs, peur de vous-mêmes.
Vous avez beau vous languir chaque nuit en écoutant Oum Khelsoum, vous chanter "Aathini houriiati", mais vous ne comprendrez jamais ce qu’elle veut dire, enfermés dans vos préjugés, vos dogmes, votre açala, ces racines qui finissent par vous étrangler, ces lettres sacrées en volutes qui vous encerclent, vous étouffent parce que vous n’en aurez jamais saisi le souffle ni le sens à travers vos barbes broussailleuses ointes au henné et les durillons qui enlaidissent vos fronts par vos hypocrites génuflexions sur le sol.
Vous ne comprendrez jamais la chair comme tapis de prière sur un corps nu ; moi, je suis nue telle que Dieu m’a créée, telle que la nature a sculpté mon corps et si j’y ai ajoutés ces bas de résille sur mes cuisses, ces escarpins rouges à mes pieds et cette fleur amarante à mes cheveux, c’est simplement pour vous rappeler symboliquement le sang de mes menstrues que vous déclarez impur alors qu’il n’y a pas plus impur, plus impudique que vos yeux que je devine ainsi, moqueuse, amusée, dans vos quatre millions huit cent mille regards brûlants sur vos écrans et certains d’entre vous doivent cracher tandis que d’autres se masturber sur mon blog "Maddaquirat Thaera : Fan ‘aari", oui, "Art nu". Car commencez d’abord par juger les modèles qui posaient nus à l’Ecole des beaux-arts du Caire jusqu’au début des années 1970, gommez de vos mémoires les corps solaires de Tahia Carioca et de Samia Gamel, cachez tous les livres et cassez les statues des nus dans les musées, puis ôtez vos vêtements, regardez-vous dans le miroir, brûlez vos peaux que vous méprisez pour vous débarrasser enfin de vos frustrations sexuelles, faites tout cela avant de m’insulter, de m’envoyer vos commentaires sexistes et de me dénier le droit de m’exprimer librement .
Un prédicateur salafiste, Ishak Al Houwayni, a déclaré dans une fatwa que Dieu aurait ordonné le voile aux femmes parce que leur visage ressemble à leur sexe. Puis-je simplement répondre à cette bêtise que, moi, mon corps m’appartient à moi d’abord. C’est cela qui vous trouble, c’est ma liberté arrachée à vos regards concupiscents, c’ est mon corps semblable à ce delta du Nil inondé qui donne la vie. Oui, je suis une révolutionnaire, Thaera, non pas pour remplacer un zaïm par un autre, mais pour changer la vie. Et vous pouvez déposer toutes vos plaintes auprès de tous vos tribunaux pour réclamer un châtiment conforme à la charia, vous pouvez essayer de me flageller, de me torturer, de me lapider, de m’ exciser, de me couper les seins, de me brûler le pubis, de pratiquer sur moi votre barbare roqiya pour extirper le Diable de mon corps, me chasser du pays : vous serez toujours impuissants à me réprimer, à me mettre à genoux , car toujours mon sexe nu vous dira l’obscur désir de la vie ;
Mon corps porte les femmes du Nil en moi, je suis fille d’Alexandrie, comme "Cléopatra" de Abdelwahab ou "Justine" de Durell, comme "Bahia" de Chahine , j’aime et je crie ma liberté de femme : "Je suis Aliaa Magda El Mahdi, nue dans vos yeux, au propre comme au figuré. Une métaphore de la vérité."
Nourredine SAADI, écrivain,
Alger, décembre 2011.

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