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Sports au féminin dans les banlieues : l’échec ?

Le compte rendu de la journée organisée par l’Agence pour l’Education par le sport (APELS), structure militante créée en 1996 « pour favoriser et développer l’éducation et l’insertion des personnes par le biais du sport et des activité physiques », une occasion unique d'en savoir plus sur un sujet socialement sensible, dix ans aprés les Assises nationales Femmes et Sport.

FEMINISME ET LAICITE
Sports au féminin dans les banlieues : l’échec ?
lundi 19 janvier 2009, par Annie Sugier

Dix ans après les Assises nationales femmes et sport
La première épreuve ce fût de réussir à trouver « l’Espace de la Fraternité » à Aubervilliers » au petit jour, sous une pluie fine, dans une rue encore dégoulinante de neige fondue. Vu de l’intérieur le lieu est impressionnant, une sorte de grand cirque d’hiver… La salle a mis du temps à se remplir, elle ne l’a jamais été complètement, quelque 150 personnes se sont déplacées– public mixte hommes femmes. Comme l’a fait remarquer un intervenant : « c’est bien ! En général quand parle du sport au féminin, il n’y pas beaucoup d’hommes que ça intéresse ». La deuxième épreuve ce fût le droit d’entrée. Pour « les associations, fédérations, institutions et collectivités non adhérentes » il était de 70 euros ! Troisième couac Fadela Amara, annoncée dans le programme (« sous réserve » …) n’est pas venue.

La journée était organisée par l’Agence pour l’Education par le sport ( APELS), structure militante créée en 1996 « pour favoriser et développer l’éducation et l’insertion des personnes par le biais du sport et des activité physiques » (1). Une occasion unique d’en savoir plus sur les progrès accomplis depuis les fameuses « Assises Nationales Femmes et Sport » (2) organisées en mai 1999 - au tournant siècle - par Marie-Georges Buffet, alors ministre des Sport. Dix ans plus tard, qu’en était-il des recommandations du groupe « Femmes, sport et insertion » ? Et qu’a-t-on entendu du cri d’alarme lancé par Brigitte Deydier, vice présidente de la fédération française de judo lors de la publication, il y a déjà cinq ans, du rapport (3) dont elle avait assuré le pilotage sur la pratique sportive des jeunes filles et des femmes dans les quartiers sensibles( « Le monde du sport ne peut pas assister sans réagir à la lente exclusion des filles dans certains quartiers » ) (4) ?

Le but de la conférence était de dresser un état des lieux des situations dans les différents quartiers, de faire se rencontrer les chercheurs, acteurs de terrain, dirigeants, éducateurs, responsables institutionnels et étudiants, grands témoins pour partager leur réflexion et leur expérience. Il s’agissait de cerner les freins au développement de la pratique sportive féminine dans les banlieues et de formuler des recommandations permettant de la favoriser.

Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
D’entrée de jeu il faut dire que – quel que soit le sexe - le constat n’est pas brillant. Selon les chiffres cités par Dominique Dubois, directeur général de l’ACSE ( Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances), il y a trois fois moins de licenciés dans les quartiers que sur le plan national (10% contre 25-30%) mais le niveau est encore plus bas pour les filles alors que celles-ci sont meilleures que les garçons quand il s’agit des études (la répartition est de 1/4 de filles parmi ces licenciés dans les quartiers contre 1/3 au niveau national).

A quoi ont servi dix ans de conférences, de programmes, d’actions de toute sorte ?
Dominique Charrier, économiste à l’université d’Orsay répond : « C’est vrai, fondamentalement la situation n’a pas évolué mais il y a tout de même des effets certains, d’abord une valorisation de la problématique. Dans le milieu universitaire on est tous confrontés à une sorte d’échelle implicite de prestige associée aux sujets traités, or le thème filles/sport/ quartiers sensibles était au niveau le plus bas ! Maintenant nous bénéficions d’une meilleure visibilité. Ensuite la prise de conscience est bien là et des innovations locales essayent de résister aux réflexes de repli communautaire » ajoutant « Les communes, c’est vrai sont en grande difficulté avec les gars d’un côté et les filles de l’autre ».

Gilles Vieille-Marchiset, sociologue à l’université de Franche-Comté souligne le manque de données au niveau national ce qui rend d’autant plus intéressante l’enquête faite réalisée sur ce territoire et présentée par Anne Tatu-Colasseau, doctorante en sociologie de cette même université. L’enquête montre, pour la classe d’âge retenue (18-25 ans), « la place ambivalente du sport dans l’évolution des positions hommes/femmes et la permanence des distributions inégalitaires dans l’espace public (hommes) et l’espace privé (femmes) ». De même l’utilisation du temps libre ne bénéficie pas de la même manière aux deux sexes : pour les femmes il se caractérise par « restriction et enfermement ». Le sport « accentue ces inégalités ». Tout de même, un élément positif « ponctuellement le sport est aussi l’occasion de stratégies d’émancipation individuelles ». Autre enseignement, « l’absence totale de mixité et l’encadrement des jeunes filles par la gente masculine (« les loisirs c’est avec mes frères » selon 17% des jeunes filles ; les garçons disent à environ 5% « je la sors »). Conclusion « les loisirs ont tendance à renforcer les étiquettes sexuées ».

Les différents intervenants insistent sur les difficultés particulières rencontrées par les femmes : résistances du mouvement sportif, problèmes d’accessibilité des équipements, freins économiques, disponibilité, etc. Gilles Vieille-Marchiset sera l’un des seuls à dire clairement que « l’essentiel ce sont surtout les freins culturels car le sport touche au corps », alors que d’autres intervenants affirment que les freins économiques sont premiers. Les logiques d’exclusion sont bien toujours présentes. Il pointe « les responsabilités des politiques publiques qui jusqu’en 2000/2002 ont favorisé les pratiques masculines » mais souligne aussi que les femmes « acceptent cette marginalisation ».
Je suis à la fois frappée par la multiplicité des études de cas qui nous sont exposés et en même temps frustrée par un sentiment d’actions trop éclatées qui hésitent entre deux cibles : d’une part les femmes de tous âges et d’autre part les jeunes filles des Lycées et collèges où, comme le soulignait une femme professeur dans la salle, il y a cette mixité et l’on peut articuler l’action avec l’appui du professeur.

En d’autres termes, est-on dans l’action sociale visant à faire que les femmes reprennent confiance en elles, n’aient pas honte de leur corps, trouvent une forme de bien-être, ou est-on dans la recherche de la meilleure façon de motiver les jeunes filles pour qu’elles osent se lancer dans la compétition sportive dès leur plus jeune âge ? Les intervenants doivent-ils être d’abord des animateurs polyvalents ou des techniciens du sport ?

Moments rafraichissants
Heureusement il y en a eu. D’abord quand Cécile Ottogalli-Mazzacavallo, jeune historienne de l’université Claude Bernard de Lyon, dresse un tableau de la lutte sociale et culturelle qu’a représenté l’irruption des femmes dans le monde su sport « c’est l’histoire d’une autonomisation » dira-t-elle. Ajoutant que les obstacles auxquels se heurtèrent les pionnières issues de la bourgeoisie sont les mêmes que ceux auxquels se heurtent aujourd’hui des jeunes filles des milieux populaires. On retrouve aussi dans le passé les tenants des deux approches des pratiques sportives, ceux qui voulaient des pratiques spécifiques et ceux comme la française Alice Milliat qui voulaient que les femmes puissent accéder à des pratiques similaires à celles des hommes. C’est Alice Milliat qui eut gain de cause ! L’intervenante rappelle les pressions morales dont furent l’objet les sportives, pressions morales (parce qu’elles se « dénudaient »), médicales (parce qu’elles « mettaient en danger leur capacité à procréer ») et esthétiques (parce qu’une « musculation visible gâchait la beauté »). Le problème étant in fine pour la société « l’angoisse de la confusion des sexes ».

Un bon début : Carine Bloch intervient au nom de la LICRA qui s’intéresse à la question du sport depuis 1998. Une enquête réalisée sur 589 communes fait apparaître que dans 25% des cas sont cités les freins à la pratique sportive de filles. C’est ce qui décide la LICRA à mettre cette question en exergue « mais cela n’intéresse pas les médias ». Les freins sont « le manque de valorisation, de réussite, de revenu, les freins culturels et cultuels, les problèmes de sécurité ».

Il ne faut désespérer de rien pas mêmes des rédactions de journalistes sportifs : Bénédicte Mathieu, qui fût pendant douze ans au service des sports au journal le Monde, raconte comment elle a vu ce milieu évoluer et se féminiser. Mais elle souligne que le levier économique reste essentiel.
La plus belle aventure c’est celle de la jeune boxeuse Sarah Ourahmoune et de Saïd Bennajem –le créateur de l’association qui a lancé cette aventure – et qui vient rejoindre Sarah à la tribune. Il raconte que le club d’Aubervilliers a été un des premiers à introduire la boxe pour les filles ce qui lui a permis de multiplier par trois les titres obtenus en dix ans. « Les filles ne s’entrainent pas à part. Le regard des hommes sur elles a changé, ils les respectent ». C’est bien la preuve que les filles représentent un véritable gisement de médailles.

Jusqu’où aller dans le sens de la demande des femmes ?
Face au désintérêt des fédérations, voire au détournement de subventions destinées aux activités sportives pour les filles (ce qui fût dénoncé par divers orateurs), la réponse des intervenants m’a semblé être de chercher à se rapprocher de la demande des femmes plutôt que d’attaquer de front le mouvement sportif pour le forcer à donner sa véritable place aux femmes dans le sport de compétition.

Approche qui ne peut conduire qu’à des résultats superficiels car la demande des femmes ne porte justement pas sur la compétition mais sur « l’activité physique de loisir et la convivialité » (leit motiv des intervenants !). Dominique Charrier, l’économiste déjà cité, note que « 48% des femmes pratiquent une activité physique mais de façon autonome alors que les hommes le font de façon visible et institutionnalisée ». Exaspérée, une personne dans l’assistance réagit à ces chiffres en disant « dans ces condition on peut dire que monter ses escaliers comme on nous le conseille à la radio plutôt que de prendre l’ascenseur c’est aussi faire de l’activité physique ! ».

Du coup on était dans une forme de confusion entre d’une part la question récurrente « qu’est-ce qui fait venir les filles ? » et d’autre part des réponses qui ne sont pas de nature à faire évoluer les mentalités et à ce titre s’adressent plutôt aux femmes hors du système scolaire. La demande des femmes nous dit-on c’est que les équipements soient ouverts dans des créneaux horaires qui correspondent aux moments où les enfants sont à l’école, c’est que le transport vers les équipements soit assuré, c’est que l’encadrement soit féminin, c’est que les hommes ne soient pas présents…

Qui ne voit pas où on peut en arriver ?
Jusqu’où faut-il se rapprocher de la demande de « ces » femmes ? Je note à la fois la dénonciation du cloisonnement qui s’installe entre les activités des garçons et des filles et la tentation permanente de rechercher des solutions « spécifiques » qui correspondent aux souhaits des femmes. Ainsi, Gilles Vieille-Marchiset, qui lors de la séance de synthèse rappelle que le sport historiquement a représenté pour les femmes « une conquête, une résistance au milieu », en même temps affirme qu’il « y a une spécificité des activités sportives féminines » « qu’il faut les traiter spécifiquement » « qu’il y a des précautions à prendre avec ce public spécifique » qu’il faut « aménager les vestiaires pour tenir compte de la pudeur des femmes que l’on rencontre dans les milieux populaires » !
Au milieu de ces avalanches d’informations les mots qui fâchent ont été évités, était-ce volontaire ? Tout à la fin de la journée une administratrice de l’Apels s’est réjouie que l’on ne soit pas « pas tombé dans les clichés sur le religieux, le communautarisme ». N’empêche que tout au long de la journée il n’était pas trop difficile de décrypter les mots clés (« dans le sud-ouest, les femmes que je formais étaient des femmes voilées pour la plupart » ou encore « elles voulaient être cachées » ou aussi « on aurait honte devant un homme » et encore « quand ils sont là j’y vais pas » …).

En conclusion, peut-on à la fois comme le préconise Alain Kurkdjian, du service des droit des femmes et de l’égalité se donner comme priorité de lutter contre les stéréotypes et préconiser que les dirigeants sportifs offrent des activités aux femmes conformes à leur demande qui se révèle être le pur produit des stéréotypes ? A quand une véritable priorité pour la promotion du sport pour les filles dès le plus jeune âge et une véritable gestion de la mixité ?

Annie Sugier

(1) Agence pour l’éducation par le sport. Web : appels.org
(2) Assises Nationales « Femmes et Sport », Ministère de la Jeunesse et des Sports, Mai 1999
(3) Rapport Femmes et Sport du groupe de travail présidé par Brigitte Deydier, remis le 21 avril 2004 aux ministres de la parité et de l’égalité professionnelle et de la jeunesse et des sports
(4) Déclaration de Brigitte Deydier au Figaro le 22 avril 2004 ( article signé Cécilia Gabizon, « De nombreuses filles des cités exclues des activités sportives » .

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