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Lauvergeon au pays des hommes

La présidente de la LDIF publie une tribune dans la rubrique "rebonds" du libération du 6.07.2011 sur l'éviction de Anne Lauvergeon de la présidence d'Areva. "Exit donc la seule femme PDG du CAC 40 ! Perdre pour gagner ? L’avenir le dira." conclut Annie Sugier



Ne vous rendez pas insupportable !

Ce conseil m’avait été donné par un de mes patrons alors que, à ses yeux, j’affirmais mes convictions avec trop de fermeté dans un monde plutôt convenu, celui du nucléaire. «Vous pouvez le dire, avait ajouté un autre, mais avec le sourire !»J’allais d’ailleurs payer cher mon indépendance d’esprit. En lisant les commentaires de la presse sur le récent remaniement ministériel, je me suis dit que ces conseils n’étaient pas si avisés et que, au contraire, pour réussir, il fallait se rendre insupportable. «Les chiraquiens s’étripent pour un maroquin, note le Monde, qui précise : un proche de M. Le Maire dénonce la crise d’hystérie de François Baroin.» Le langage de la virilité reprend vite le dessus avec un «oublié» du remaniement qui, selon le Parisien, s’exclame : «Quand je vois ce qu’a fait Baroin, je me dis que Sarkozy c’est le règne de la casse-couillocratie…» Reste que se rendre insupportable est plus payant lorsqu’on est un homme. Enfin un homme de réseau. Pour les femmes, avec ou sans réseau, l’affaire est plus délicate. Deux exemples dans l’actualité : Christine Lagarde et Anne Lauvergeon.

A ses débuts, la première agaçait le Président. «Gaffeuse !», son compte était bon. «Serre les dents et souris», lui aurait dit son entraîneur alors qu’elle faisait de la natation synchronisée dans sa jeunesse, précise le Monde qui rappelle qu’«elle est allée jusqu’à présenter sa démission à Nicolas Sarkozy en 2008 estimant le chef de l’Etat trop désagréable avec elle». Et puis elle a réussi à trouver sa place : «Bon soldat de l’Elysée […] aidée par sa pratique courante de l’anglais, Mme Lagarde s’est surtout inscrite en bonne pédagogue.» En somme, malgré un poste prestigieux qu’en France aucune autre femme n’a occupé, les commentaires ne sont élogieux qu’en apparence pour cette femme de qualité.

Tout autre son de cloche s’agissant d’Anne Lauvergeon. «L’indocile», titre le Monde, qui conclut par le plus bel hommage dont cette forte tête pouvait rêver : «A sa façon, obstinée et parfois brutale, Mme Lauvergeon aura marqué l’histoire du nucléaire français comme d’autres grands commis de l’Etat avant elle : André Giraud, Pierre Guillaumat, Michel Pecqueur, Georges Besse… Mais ces pionniers ont développé l’atome civil dans le pré carré hexagonal. Arrivée en 2001, la patronne aujourd’hui évincée avait trouvé un parc nucléaire français terminé. Elle a dû prendre le vent du large dans un monde nucléaire où la concurrence fait désormais rage. C’est toute la différence avec ses prédécesseurs.» «L’histoire secrète d’une radiation», affiche Libération avec humour, revenant sur «la chute d’une des patronnes les plus puissantes du monde». Rappelant que, «au début du quinquennat, le pouvoir avait tenté de démanteler Areva au bénéfice de groupes d’amis. Anne Lauvergeon s’était opposée à cette tentative et avait remporté son bras de fer avec le chef de l’Etat : elle paye aujourd’hui sa résistance et son indépendance».Anne Lauvergeon aura joué pendant dix ans dans la cour des grands, conjuguant au féminin le titre prestigieux de capitaine d’industrie. Le contraire d’une femme alibi ou d’une marginale reconnaissante qui s’en remet aux conseils éclairés de ceux qui ont le pouvoir. Elle a su de façon intelligente se rendre insupportable. Areva fut sa création à partir de la fusion en 2001 de CEA Industrie, Framatome et Cogema. Elle en avait fait le premier constructeur mondial de réacteurs nucléaires.

Il n’est pas courant chez les féministes de se préoccuper des femmes qui occupent le devant de la scène. Mais défendre la cause des femmes c’est aussi rendre hommage à celles d’entre nous qui cassent les stéréotypes. Qui plus est, cette femme-là, j’ai eu l’occasion de la rencontrer à plusieurs reprises. La première fois ce fut à sa demande, elle venait de remplacer Jean Syrota, le patron de la Cogema balayé par les multiples rebondissements des affaires technico-médiatiques alimentées tout autant par Greenpeace que par l’usine de retraitement de La Hague, et sans doute aussi par l’arrivée de la gauche aux affaires. Je présidais un groupe composé d’experts associatifs, industriels et institutionnels qui se penchait sur la polémique scientifique du moment : un nombre élevé de leucémies autour de l’usine de La Hague. L’expérience que je menais l’intéressait : «C’est ainsi qu’il faut faire !», me dit-elle. Elle me fit part de sa volonté de jouer la carte de la transparence. Elle voulait en finir avec la mauvaise réputation dont souffrait la Cogema. Les événements du 11 septembre 2001 puis, quelques années plus tard, les enjeux du débat public sur le réacteur EPR de Flamanville, allaient tempérer cette volonté.

La création d’Areva, dont elle choisit le nom comme on baptise un projet qui vous ressemble, fut l’occasion d’imprimer sa marque au groupe.

Sa priorité en matière de dialogue avec les parties prenantes consistait à associer à intervalles réguliers des grands interlocuteurs indépendants (stakeholders) à une réflexion sur la stratégie de l’entreprise, en s’appuyant sur l’outil que représentaient les «Comités 21». Cela lui permettait de dialoguer sur la politique des ressources humaines d’Areva (promotion des femmes et de la diversité, traitement des problèmes sociaux et sanitaires dans les régions minières de pays en voie de développement…), mais aussi de faire passer des messages sur la politique industrielle du groupe. Cette dernière étant présentée comme axée sur une «offre d’énergie faiblement carbonée»où elle rangeait le nucléaire et les énergies renouvelables. Une façon de rejeter les critiques du tout nucléaire. Il serait faux cependant de dire que cet effort n’était que de la communication. De la même manière qu’elle n’a jamais oublié de pousser les feux pour la féminisation des cadres. Elle aura tenu dix ans.

«La disgrâce d’une battante», affirme le Parisien qui choisit d’entourer la photo d’Anne Lauvergeon de celles d’hommes auxquels elle s’est opposée. Les rictus des quatre personnages qui l’encadrent laissent peu de doutes sur leurs sentiments : le président de la République, Henri Proglio (président d’EDF), Patrick Kron (PDG d’Alstom), Martin Bouygues (PDG de Bouygues). Tout en bas, un cinquième portrait, celui du «successeur inattendu», Luc Oursel. «Petite bande d’hommes», note Libération qui fait le choix de trois photos : Nicolas Sarkozy, Claude Guéant et Jean-Louis Borloo avec, comme légende : «Ils ont eu la peau de Lauvergeon.» Ce sont eux qui ont lancé le processus contre la patronne d’Areva en poussant Henri Proglio à la tête d’EDF.

Exit donc la seule femme PDG du CAC 40 ! Perdre pour gagner ? L’avenir le dira.

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